Cet été, pendant un match de la Coupe du Monde, Alice Eliott (20 ans) subit un attouchement. Quand elle partage cette expérience, une avalanche de critiques et d’incrédulité s’abat sur elle. On appelle ça le Victim Blaming. Nous avons demandé à Alice, qui a déjà collaboré à plusieurs projets de Plan International, de nous en dire plus. Photo: Teenager image created by Jcomp - Freepik.com

Coupe du monde 2018, lendemain de match. En parcourant mon fil Facebook, je lis que "ma recherche d’attention médiatique est pathétique". Contexte.

La veille, avec des milliers d'autres supporters, j’ai fêté la victoire des Diables Rouges devant un grand écran. Une victoire que certains hommes ont visiblement interprétée comme une invitation à se frotter au corps du plus grand nombre de femmes possible. Non seulement on m’a touchée plusieurs fois ce soir-là, mais j'ai aussi vu d'autres filles subir la même chose.

Il y avait du monde devant ce grand écran, c’est vrai, on pouvait à peine bouger. Mais croyez-moi, entre un contact accidentel et une main qui glisse sous votre jupe et agrippe vos fesses, on sent tout de suite la différence.

Le tweet que je publie pour exprimer ma frustration est rapidement repris par un journaliste qui veut écrire sur le sujet. Quand il me demande pourquoi je n'ai pas déposé plainte je réponds la vérité: je pensais que ça ne servirait à rien. Vu la masse de monde, la police ne retrouverait jamais les hommes qui m'avaient touchée, encore moins des preuves de ce que j’avançais.

Je comprends trop tard que j’aurais mieux fait de déposer plainte: l’article de journal est sorti et les réactions pleuvent, comme souvent, sans merci.

Des gens qui ne me connaissent pas me traitent d’attardée, de chienne marginale, de gamine qui déteste les hommes. On me dit que j'exagère, que je l’ai cherché. On me somme d’arrêter de geindre, étant donné que j’ai certainement tout inventé.

Témoigner sur le harcèlement sexuel et se faire traiter de menteuse, c’est vraiment dur

Je n’aurais jamais imaginé que ces réactions négatives m'affecteraient autant, mais je suis plus déstabilisée que prévu. Je suis certaine de ce que j’ai vécu et vu quelques heures plus tôt, pourtant je commence à me poser des questions: peut-être que j'exagère?

Je décide d’en parler à Noa (22 ans), qui a écrit une carte blanche sur le sentiment d'insécurité des femmes à Anvers il y a trois ans, après avoir été agressée dans la rue. Elle a aussi a reçu de nombreuses réactions négatives. Elle partage son expérience avec moi.

De temps en temps, je reçois encore des messages de personnes qui trouvent que j’ai réagi de manière excessive ou que j’ai provoqué l’agression. Au début, j'étais inquiète. J’ai voulu utiliser mon expérience négative pour faire changer les choses. En retour, j'ai eu des réactions de haine, on m’a accusée de rechercher l’attention des médias. Depuis, j’ai pu prendre un peu de recul, mais ça reste difficile.

Les femmes confrontées à ce type de situations sont souvent incomprises. Par les médias, mais aussi par leur entourage direct.

Même ma mère m’a dit que c’était de ma faute parce que je suis toujours si gentille avec tout le monde. Mais ce n’est pas parce que je suis gentille, que j’autorise qui que ce soit à toucher mon corps, explique Jennifer, 17 ans, qui a été agressée par le colocataire d’une amie. L’amie en question ne s’est pas montrée particulièrement compréhensive: "Je ne peux pas te laisser seule deux heures sans que tu embrasses quelqu'un?" fut sa seule réaction.

Quand Ana (39 ans) raconte à une amie qu'elle a été agressée à plusieurs reprises par son patron, son amie se moque d'elle et lui répond "Ok, et il augmente ton salaire de combien?" Une autre amie se contente de hausser les épaules, lui rétorquant sans empathie aucune: "Ce sont des choses qui arrivent".

Merel (21 ans), violée par son ex, a également du mal à comprendre les réactions de ses proches. "À un moment donné, mon ex m'a embrassée, et même si je l'ai  d'abord embrassé en retour, j’ai vite arrêté et je lui ai dit que je ne voulais pas. Il n'a pas écouté et m'a encore embrassée. J'ai essayé de résister pendant longtemps, mais il avait trop de force. Des amis avec qui j’ai partagé ce que j’avais sur le cœur m’ont dit que je l'avais "chauffé" et que je n'aurais pas dû le retrouver.

On continue à culpabiliser les victimes d'abus sexuels

Le victim blaming reste un gros problème. Les situations varient, mais les réactions se ressemblent souvent.

Une agression est déjà assez douloureuse. Trouver le courage d'en parler, et vous entendre dire que vous mentez, que vous exagérez, que vous voulez juste attirer l’attention ou que vous l’avez cherché, est horrible.

Lena, 19 ans

“J'ai remarqué que les auteurs sont toujours très doués pour expliquer qu’ils n'ont rien fait de mal ou démontrer qu'en rélité, tout est de ma faute," me raconte Ellis (25 ans). 'Selon le père de ma famille d'accueil ghanéenne, ce n'était qu'une blague. D'après mon violeur, c'est parce que je lui avais parlé en soirée. D'après le groupe d’amis qui s’y sont mis à cinq pour m’agresser, je n'aurais pas dû aller à la fête de leur kot. Ils trouvent toujours quelque chose qui justifie leur comportement.”

Elles se taisent de peur qu’on ne les croie pas

Les témoignages de Merel, Ana, Lena, Ellis et Jennifer ne représentent qu'une fraction des récits que j'ai recueillis après avoir lancé un appel sur Twitter. Derrière le hashtag #WhyIDidntReport on découvre encore plus d’histoires similaires. Pour soutenir Christine Blasey Ford, qui a récemment témoigné contre Brett Kavanaugh, aujourd’hui juge à la Cour Suprême, des dizaines de milliers de femmes expliquent pourquoi elles n'ont pas signalé leur agression ou leur viol.

Dans la plupart des cas, les victimes évitent de parler à cause d'un sentiment de culpabilité et par peur de ne pas être crue. Une crainte fondée, pour la énième fois, puisque le témoignage courageux et fort de Ford n'a pas eu de suites.

La plupart du temps, les victimes d'abus sexuel se sentent déjà coupable. Elles ont honte, se reprochent de ne pas avoir été suffisamment claires, d’avoir trop bu ou de s’être habillées de façon trop provocante. Une autre raison pour laquelle elles n'osent pas raconter ce qui s'est passé: elles savent que leurs histoires sont rarement prises au sérieux. Pour exemple: le nombre de personnes qui ont tourné l'histoire de Ford en ridicule, l'ont traitée de menteuse et ont montré de la sympathie pour Kavanaugh, "dont la vie aurait pu être ruinée".

Personne ne cherche à être violé ou attouché

"J'ai longtemps pensé que c'était de ma faute, que j'avais inconsciemment envoyé certains signaux", confie Ana. "Alors je n’en ai parlé à personne. Quelque part, je m'attendais à ce qu’on ne me croie pas, qu’on pense que j'exagère. J'avais raison."

Cela montre combien le report de la faute sur les victimes est toujours enraciné dans notre société. "Quoi qu’on porte ou qu’on fasse, personne ne provoque ou ne cherche une agression ou un viol. Pourtant, je me surprends encore à penser "Tu aurais peut-être dû porter une jupe un peu plus longue?" Ou "Ne devrais-tu pas boire un peu moins?", admet Ellis.

Il est difficile de se débarrasser de ces préjugés inconscients, mais se rendre compte qu’ils vous influencent est déjà un bon début.

Pensez-y: votre jugement est peut-être trop rapide. Demandez-vous pourquoi votre première réaction est de ne pas croire la victime. Quand quelqu'un raconte son expérience du harcèlement sexuel ou la publie et que vous ne voulez pas la croire ou la soutenir, gardez le silence. Le harcèlement sexuel doit cesser. La violence sexiste ne peut plus être banalisée. Pour résoudre ce problème, il faut d’abord le comprendre. Surtout, ne décourageons pas les victimes qui trouvent la force de raconter leur histoire, par exemple en se moquant d’elles. Comme le dit Lena: "sans commentaire, c'est déjà assez douloureux."

Alice Elliott, étudiante en anthropologie et en sociologie. En 2015, Alice s'est rendue en Zambie avec Plan International Belgique et Het Nieuwsblad et en 2016, elle a participé à notre action Girls Takeover. Cette lettre ouverte a également été publiée dans le quotidien néerlandophone het Nieuwsblad.

Alice Elliott. Copyright: Plan International/Greetje Van Buggenhout

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