Mai 2018, le mois le plus chaud à Dosso. Dans cette bourgade tranquille du sud-est du Niger, pays de dunes et de vent, les enfants, les filles et les familles égrènent les jours comme les perles d’un chapelet. Pendant 2 semaines, Djamila et 11 camarades vivent une expérience unique: caméra et micro à la main, elles explorent leur communauté et évaluent les changements survenus grâce à Weyborey Ma Farhan, le programme de lutte contre le mariage précoce de Plan International. Le résultat de cette évaluation par la vidéo participative est impressionnant: les jeunes participantes prennent confiance en elles, transforment leur vie et celle de leur communauté.

"Ne baissez pas la tête, parlez!"

Djamila regarde d’un air satisfait les jeunes spectatrices étourdies par les témoignages qu’elles viennent de découvrir: le film sur les mariages d’enfants qu’elle a tourné avec ses complices a fait mouche. Elle invite l’assemblée d’adolescentes à prendre courage et agir: "Alors les filles, maintenant que vous avez vu ça, ça vous plait ou pas qu'on nous marie si jeunes? Il faut parler! On vient de faire ce film ici, chez nous! Tout ce qu'on y voit, on ne l'a pas inventé…Ces problèmes sont bien réels. Ne baissez pas la tête, parlez!".

Djamila, 16 ans, vit dans un petit village de la région de Dosso. Elle n’a pas eu la chance de fréquenter longtemps les bancs de l’école. Elle apprend la couture grâce à un projet de Plan International démarré en 2015. Elle adore ça: ça lui donne confiance en elle. Quand sa communauté la sélectionne pour participer au projet de vidéo participative et évaluer les activités de Plan International contre le mariage précoce dans sa région, Djamila se sent pousser des ailes. Curieuse, vive et déterminée, elle n’a pas froid aux yeux et veut changer la vie des filles.

Nous sommes passées dans les villages pour poser des questions sur les mariages d'enfants. Les gens nous ont éveillées à ses conséquences: les imams, les chefs de villages, les sages-femmes... certains jeunes aussi, des garçons et des filles. Nous avons appris à interviewer, à filmer, à découper les images et à les monter. Une fois le film fini, nous sommes passées dans chaque village pour le présenter et sensibiliser au mariage précoce.

Djamila, 16 ans, participante au projet d’évaluation par la vidéo participative à Dosso

Vidéo : Djamila, déterminée à faire reculer les mariages d’enfants dans sa région

 

Djamila et ses comparses n’avaient jamais imaginé interpeller les imams, détenteurs de la tradition au Niger, où l’Islam est la religion principale. Le processus d’évaluation par la vidéo participative leur donne le courage et la légitimité de le faire.

 

Rencontre avec l’Imam : "On mariait même les filles à 6 ans…"

Issaka, la cinquantaine alerte, est un Imam estimé. Le groupe de jeunes filles a voulu connaître sa position face au mariage précoce: "Selon l'Islam, on mariait même les filles à 6 ans avant, mais c’était il y a très longtemps, ce n'est plus comme ça... Ce qui est souhaitable, c'est de 17 à 20 ans."

Au-dessus de l’âge légal du mariage donc, fixé à 15 ans pour les filles et…18 ans pour les garçons. "Et vos garçons, à quel âge allez-vous les marier?" ose Inaya, une jeune participante. "Mes garçons? Je vais les marier à partir de 25 ans et plus…".

Au Niger, 1 fille sur 3 est mariée avant 15 ans. 3 sur 4 avant 18 ans. Le tabou de la coutume s’effrite, petit à petit, mais l’inégalité des sexes a la peau dure. Elle place toujours les filles en position inférieure par rapport aux garçons. Plan International collabore avec les leaders traditionnels et religieux pour faire évoluer les normes sociales.

Le témoignage de l’Imam Issaka en vidéo

Des corps trop jeunes pour accoucher: rencontre avec l’accoucheuse et la sage-femme

La conséquence courante du mariage des adolescentes est la grossesse précoce: 1 fille sur 7 sera maman avant 19 ans au Niger. Les participantes au projet de vidéo participative ont voulu en savoir plus sur les effets de l’accouchement pour les jeunes filles. Elles interviewent Aïssa, l’accoucheuse traditionnelle, qui a donné vie à des centaines de bébés à Dosso. La vieille dame est avare de détails: "Si tu n'as pas le bassin assez large, tu as des problèmes pour accoucher" bredouille-t-elle, dissimulée derrière son foulard à fleurs et un rire gêné.

Il faut en savoir plus, interroger la jeune sage-femme du centre de santé:

La grande difficulté pour les mineures, c'est l'incontinence. Quand la fille n'a pas atteint 18 ans et qu'on la marie, au moment où l'enfant sort, il peut y avoir une déchirure entre la vessie et les voies génitales. Les deux voies se mélangent et la fille ne peut plus retenir l'urine. Il faut alors l’envoyer à l'hôpital pour une opération. Parfois, cela réussit, parfois non...

Abdoul Karim Chamsya, sage-femme à Dosso

La grossesse et l’accouchement sont la 2e cause de mortalité des adolescentes dans les pays en développement. Djamila ne le savait pas. Maintenant, elle et ses amies savent. Et aucun.e habitant.e Dosso qui a découvert leur film de sensibilisation ne pourra plus dire qu’il.elle ne savait pas: "Parler aux gens, ouvrir les esprits et sensibiliser la population sur les conséquences du mariage d'enfants, c’est ça qu’on fait grâce à la vidéo participative" souligne Djamila, fière d’elle.

 

Découvrez en vidéo le making-off du processus de vidéo participative à Dosso

 

La responsable du programme impressionnée des résultats

Ramatou, responsable du programme Weyborey Ma Farhan est fière, elle aussi. Et déterminée à changer le statut des filles nigériennes: "Le travail que nous voulons faire est un travail de transformation, surtout dans la position de ces filles au sein de leur famille, de leur communauté et de leur foyer futur. Les jeunes filles, même si elles n’ont jamais fréquenté l’école, ou n’y ont passé que 2 ou 3 ans, sont capables d’apprendre énormément de choses en très peu de temps." Il faut pour cela  leur en donner l’opportunité et faire évoluer les mentalités de tous les membres de la communauté…y compris leur futur mari!

 

La mariée parfaite? Rencontre avec de futurs maris

"Déjà, c'est le garçon qui déclare son amour. La fille, même si elle t'aime, elle ne pourra jamais te le dire" affirme Abdourhamane, 18 ans. "Si ses parents ne sont pas d'accord, on laisse tomber et on en cherche une autre." bluffe-t-il. Le jeune homme, comme tant d’autres, devra partir en exode pour trouver les moyens de subvenir aux besoins de sa future famille: "La mariée parfaite? Celle qui s'entend bien avec son mari et qui l'attend dans sa belle-famille jusqu'à son retour." conclut-il.

Parce que l’égalité de genre ne pourra être atteinte sans Abdourhamane et ses amis, Plan International invite les garçons et les jeunes hommes à participer aux ‘Clubs de futurs maris'. On y cause drague, amour, famille et… couple idéal!

 

Rencontre avec le couple idéal: l’école plutôt que le mariage précoce

Le couple que Djamila et les participantes à l’évaluation participative ont élu, c’est Haoua et Yaye, parents de 6 enfants: "Aucun de mes enfants, filles comme garçons, ne vadrouille dans les rues. L’école, c’est important!" clame le papa, convaincu.

Il a raison. L’école et la formation professionnelle sont les meilleurs remparts contre les mariages et les grossesses précoces. Ce sont les leviers nécessaires pour l’émancipation des filles et des jeunes femmes, le tremplin incontournable de leur indépendance et de l’égalité de genre. À Dosso, comme ailleurs au Niger. Et partout dans le monde.

 

La vidéo participative, un puissant outil pour l’émancipation et la transformation sociale

Djamila et ses camarades ont participé à la démarche de vidéo participative menée grâce à l’expertise de l’organisation Visual Exchange, invitée à impliquer les participantes du nouveau programme de Plan International à son évaluation. Le but de Weyborey Ma Farhan (Quand les filles s’épanouissent) est ambitieux: protéger 8.000 filles et jeunes femmes du mariage précoce et leur permettre de fréquenter l’école secondaire ou d’apprendre un métier. Le programme bénéficie du soutien du soutien de la Coopération belge au développement.

 

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