"Le travail que nous voulons faire est un travail de transformation. Surtout dans la position des filles au sein de leur famille, de leur communauté et de leur foyer futur. Les jeunes filles, même si elles n’ont jamais fréquenté l’école, ou n’y ont passé que 2 ou 3 ans, sont capables d’apprendre énormément de choses en très peu de temps" affirme Ramatou, responsable du programme Weyborey Ma Farhan au Niger. Convaincue que l’éducation et la formation professionnelle sont les meilleurs remparts contre la grossesse et le mariage des adolescentes, elle est également consciente que pour faire reculer une coutume qui touche 3/4 d’entre elles, il est urgent de remettre en cause les normes sociales qui la perpétuent.

Quand les filles s’émancipent et accélèrent les changements sociaux dans leur communauté

En mai 2018, Ramatou fait appel à l’expertise de l’organisation Visual Exchange pour permettre à 12 adolescentes de Dosso de contribuer à l’évaluation des activités. Grâce à la vidéo participative, elles se familiarisent avec la caméra et le micro, s’interrogent, expriment leurs idées et leurs besoins. Elles explorent ensuite les changements de mentalités à l’œuvre dans leur communauté. Une démarche d’émancipation innovatrice, qui renforce le dialogue social et fait bouger les lignes de pouvoir entre les générations et les sexes.

L’enjeu est de taille explique Ramatou:

Dans le cadre du programme, nous accordons beaucoup d’importance au dialogue intergénérationnel. Ça peut paraitre très banal dans certains contextes, mais dans le contexte nigérien, très rural, il n’est pas fréquent de voir une jeune fille, même une mère, s’adresser à un chef religieux. Il n’est pas fréquent de voir une jeune fille s’adresser à un chef de village.

"Aujourd’hui, ce sont les enfants qui posent les questions!"

"Le but de l’évaluation par la vidéo participative à Dosso était de placer ces jeunes filles non scolarisées - ou qui ont été très peu à l’école - au centre d’une dynamique de changement sur les questions qui les concernent et de renforcer leurs capacités. Durant 2 semaines, elles ont pu s’approprier leur voix et explorer les enjeux du mariage précoce à travers diverses activités, notamment, la réalisation d’un film collectif. Ce film est une trace qui reflète à la fois leurs préoccupations et leurs espoirs" explique Federico Varrasso, anthropologue et réalisateur qui a mené le processus.

"La vidéo est une activité ludique et accessible à tous, peu importe l’âge ou le niveau d’éducation" poursuit-il. "Utilisée à dessein, elle devient un outil réflexif puissant qui permet d’inverser les regards et de faire bouger les rapports de pouvoir. Les participantes se sont beaucoup amusées avec la caméra, elles ont pu raconter leur propre histoire et celle de leur communauté comme elles le souhaitaient. Au fil de l’atelier, elles ont renforcé leur confiance en elles, appris à exprimer leurs points de vue et à échanger avec les adultes, même intimidant.e.s, comme les imams ou les sages-femmes. Ce qui a permis d’ouvrir le débat social, au-delà de certains clivages."

Issaka, coordinateur du programme à Dosso a suivi l’atelier de vidéo participative du premier au dernier jour. Pour lui, la vidéo participative, c’est de la magie!

Avant, ces personnes n’auraient pu répondre aux adolescentes. Elles auraient dit que le mariage ne concerne pas les enfants…Mais aujourd’hui, ce sont les principaux concernés, les enfants eux-mêmes qui posent les questions et des personnes respectées - et respectables - leur répondent sur une question qui jadis était taboue!

Le dialogue s’installe entre les filles et les leaders de la communauté

Djamila, 16 ans, résume l’élan qu’elle a pris avec ses 11 camarades: "Nous sommes passées dans les villages pour poser des questions sur les mariages d'enfants. Les gens nous ont éveillées à ses conséquences: les imams, les chefs de villages, les sages-femmes...certains jeunes aussi, des garçons et des filles. Nous avons appris à interviewer, à filmer, à découper les images et à les monter. Une fois le film fini, nous sommes passées dans chaque village pour le présenter et sensibiliser au mariage précoce."

Issaka, est fier de la dynamique instaurée:

Le fait que des enfants, de surcroît des filles, parlent d’une question aussi taboue que le mariage, c’est délicat.  Mais, les gens ont compris que vraiment, c’est le moment d’en discuter. La barrière est brisée, et ça n’a pas créé de dysfonctionnement dans la société.

Ramatou avait un léger doute mais elle confirme: "Le dialogue s’est installé entre ces jeunes filles et les leaders locaux. Elles ont interrogé des personnes-clés au niveau de la communauté mais également au niveau national. C’est une étape qu’il fallait franchir, pas un obstacle mais…quelque chose que l’on craignait un peu. On a découvert que ce n’était pas impossible, grâce à la vidéo participative."

Les détenteurs des traditions sont devenus abordables, ajoute-elle: "Les filles sont capables aujourd’hui de se dire l’imam, le leader religieux, ce n’est pas une personne inaccessible, je peux aller vers cette personne et poser les questions qui me tiennent à cœur et il va m’apporter une réponse. Et ça, c’est une chose absolument clé dans le travail que nous sommes en train de faire."

Les participantes au projet de vidéo participative, Dosso. Photo: Plan International/Federico Varrasso - Visual Exchange

 

La vidéo participative, une démarche utilisée sur tous les continents   

Le processus n’est pas neuf, il est utilisé dans divers lieux et situations: "La vidéo participative est utilisée dans toutes les parties du globe, dans une multitude de contextes et avec un public très varié" explique Federico Varrasso. "Elle peut servir des projets de développement ou être appliquée à des activités thérapeutiques, avec des personnes porteuses de handicap par exemple. Elle est utilisée en milieu urbain ou rural, avec des enfants, des adultes, des publics en situation de précarité autant que des chefs d’entreprises accomplis…".

Pour autant, "elle doit être gérée avec la plus grande éthique" insiste l’expert de Visual Exchange, "pour ne pas créer de déséquilibre dans la communauté mais plutôt, impulser une dynamique de changement qui émane de l’intérieur."

Introduite à Dosso pour évaluer de manière participative les résultats du programme Weyborey Ma Farhan, la vidéo participative a été un levier pour l’autonomie des filles et les changements sociaux en cours:

La démarche peut s’avérer très puissante car elle crée pour les participant.e.s entre eux.elles, et pour la communauté toute entière, l’opportunité de s’exprimer sur des besoins et des attentes qui ne l’auraient probablement pas été. Elle fait aussi remonter ces informations vis-à-vis de personnes qui ont une position sociale supérieure et des responsables de développement" explique Federico Varrasso.

"A Dosso, il était très clair que les filles, en expérimentant une autre position au sein de leur communauté, ont acquis de nouvelles représentations d’elles-mêmes et une volonté de faire reculer le mariage précoce également pour leurs sœurs et les autres filles, c’était très enthousiasmant à voir."

Ouvrir les esprits et sensibiliser sur les conséquences du mariage d'enfants, un nouvel objectif pour Djamila et ses camarades

Les participantes au projet de vidéo participative ont changé et veulent changer la vie des filles à leur tour. Issaka est déterminé à les appuyer: "Avant, les filles méconnaissaient les conséquences du mariage d’enfants, tous les dangers, les problèmes, les difficultés que l’adolescente mère peut rencontrer. Aujourd’hui, elles sont conscientes de cela, elles l’ont appris, et elles se sont même donné comme objectif de sensibiliser les autres filles!"

Barakatou, 16 ans, est une des premières à avoir bénéficié de la formation professionnelle offerte par Plan International Belgique et ses partenaires locaux. Radieuse dans son voile bleu azur, elle témoigne, filmée par Djamila et les autres participantes:

Je fais du petit commerce depuis 3 ans. Ça me rapporte beaucoup. J'ai acheté une chèvre qui a déjà mis bas et qui est encore pleine. Je ne dépends plus de personne. Si je veux un vêtement ou autre chose, je le paye moi-même. Je ne demande plus rien à personne et ne le ferai plus.

Des centaines d’adolescentes comme Barakatou ont échappé au mariage et à la grossesse précoce depuis le démarrage des activités en avril 2015, à Dosso et Tillabéry. Dans ce pays très pauvre du Sahel où 3 filles sur 4 sont mariées avant 18 ans et 1 adolescente sur 7 sera maman avant ses 19 ans, Weyborey Ma Farhan, nouveau programme de Plan International Belgique soutenu par la Coopération belge au développement a démarré en 2017 et s’est donné un but ambitieux: offrir éducation, formation et protection à 8.000 filles et jeunes filles en 5 ans.

En savoir plus?

  • Regardez la vidéo réalisée par les adolescentes de Dosso
  • Lisez dans le rapport annuel les résultats du programme Weyborey Ma Farhan (Quand les filles s’épanouissent) et du projet de lutte contre les mariages précoces au Niger
  • Découvrez le making-of du projet de vidéo participative et la vidéo de sensibilisation filmée par les participantes sur planinternational.be
  • Plus d’infos sur la vidéo participative sur le site web de Visual Exchange:www.visualexchange.eu

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