Yasmien Naciri*, entrepreneuse belge, experte, conférencière, auteure et chroniqueuse d'origine marocaine, témoigne de l’omniprésence du harcèlement sexuel dans l'espace public. Comme de nombreuses filles et femmes, elle en a déjà été victime. Yasmien connaît bien l'ampleur du problème et insiste sur la quantité de travail à abattre. La plateforme digitale « Safer Cities » de Plan International Belgique est une première étape pour visualiser clairement où les problèmes sont les plus graves et quelles solutions sont possibles. Il appartient maintenant aux politiques et aux décideurs.euses de prendre leurs responsabilités. Lisez son interview dès maintenant.

Le harcèlement sexuel dans l’espace public est de plus en plus médiatisé et poursuivi en justice. Selon toi, quelle est l'ampleur du problème?

« C'est difficile à dire, mais je pense que nous le sous-estimons. Nous avons "normalisé" de nombreuses formes de harcèlement parce qu'elles sont très courantes. En fait, cette situation est inacceptable. C’est la même chose pour le harcèlement sexuel. Sensibiliser est donc vraiment important. Tant auprès des hommes qui relativisent ou minimisent leur comportement qu’auprès des femmes qui banalisent le harcèlement car elles pensent qu’on ne peut rien y changer. D’une certaine façon, je les comprends: où pouvons-vous aller après avoir subi du harcèlement sexuel? Qui va nous croire? Comment prouver ce qu’il s’est passé? Toutes ces questions nous poussent à ne pas systématiquement signaler les cas le harcèlement. 

Je vois bien que la situation commence à changer avec les médias sociaux et l’ouverture d’esprit. On prend plus rapidement notre téléphone pour enregistrer des preuves, pour qu’on nous croie et nous prenne au sérieux. En réalité, c’est assez triste ». 
 

Nous avons "normalisé" de nombreuses formes de harcèlement parce qu'elles sont très courantes. En fait, cette situation est inacceptable. C’est la même chose pour le harcèlement sexuel.

Quelles sont les conséquences pour les filles et les femmes qui sont victimes de harcèlement?

« C'est une expérience traumatique. Beaucoup de filles et de femmes doutent d’elles-mêmes. Souvent, cela mène à des crises de panique. J’ai des amies qui s’imposent un couvre-feu ou qui évitent certains endroits comme les bois, près du canal et des ponts.  

Les conséquences ne sont donc pas uniquement physiques ou psychologiques, mais limitent également la liberté des femmes. Lorsqu’elles marchent dans la rue, elles sont moins libres et moins en sécurité que les hommes. Les personnes qui ne s’identifient ni homme ni femme rencontrent également ces difficultés. Il ne faut pas oublier cette communauté ».
 

As-tu déjà été dans cette situation et cherché de l’aide… sans en obtenir?

« Il y a quelques années, quelqu’un m’a agressée physiquement et verbalement dans un café. Je me suis directement rendue à la police pour expliquer ce qu’il s’était passé et porter plainte contre cet homme que je ne connaissais pas. La police m’a prise au sérieux et a vu à quel point j’étais affectée par cette histoire. Mais en même temps, ils m’ont lancé ce fameux regard qui dit : "Oui mademoiselle, on comprend mais on ne peut rien y faire". En fait, ils étaient impuissants. 

Après, je me suis renseignée des suites de ma plainte. Les policiers sont allés au café et cherché cet homme. La suite, je ne la connais pas. Dans le meilleur des cas, il n’aura eu qu’un simple avertissement. Dans le pire des cas, il n’était même pas là ».
 

Tu as déjà entendu parler de notre plateforme digitale, « Safer Cities », où les filles et les femmes peuvent indiquer les endroits où elles se sont senties en danger à Bruxelles, Anvers et Charleroi. De cette façon, nous pouvons clairement cartographier le problème et trouver des solutions ensemble. Que penses-tu de cette plateforme?

« Par hasard, j’avais déjà communiqué sur le sujet avant votre lancement. J’avais entendu via un journaliste que vous alliez ouvrir la plateforme. Évidemment, je pense que c’est une très bonne idée. Un tel outil devrait exister depuis plus longtemps. En cartographiant le problème, les forces de l'ordre et les politiques peuvent travailler de manière ciblée et prendre des mesures pour créer une ville plus sûre. Mais plus important encore, pour poursuivre plus rapidement les auteurs de ces violences ».

En cartographiant le problème, les forces de l'ordre et les politiques peuvent travailler de manière ciblée et prendre des mesures pour créer une ville plus sûre. Mais plus important encore, pour poursuivre plus rapidement les auteurs de ces violences. 

L’objectif de la plateforme est de proposer des solutions sur mesure par ville. Selon toi, quels changements sont nécessaires pour mettre définitivement fin au harcèlement sexuel?

« Il faut vraiment investir dans l’éducation et la sensibilisation. Tout commence par là. Il faut aussi supprimer les obstacles qui empêchent les femmes de dénoncer le problème. Il faut clairement leur indiquer où se rendre après un cas de harcèlement sexuel. Pour le moment, ce n’est pas toujours le cas. Il est aussi très important de s’assurer qu’elles se sentent en sécurité et écoutées lorsqu’elles se tournent vers les forces de l’ordre. C’est une étape en soi pour les filles et les femmes d’aller à la police ; il faut donc s’assurer qu’elles soient traitées avec respect et attention. Ce n’est malheureusement pas le cas partout. Enfin, nous devons rendre l’espace public plus accessible et favorable pour les femmes. Des mesures simples peuvent être prises: plus de luminosité, des transports publics qui fonctionnent plus tard et dans des régions plus éloignées. Les campus des universités sont un bon exemple. L’éclairage sur les campus est souvent problématique, tout comme l’accès ». 

Quel est le rôle des autorités politiques?

« Joindre les actes à la parole. Leur rôle est suffisamment clair. Nous ne voulons plus entendre de mots ou de promesses mais des actions concrètes ». 

Quel est le rôle des filles et des femmes?

« Elles doivent continuer à faire entendre leur voix. À exiger leur liberté. À se réapproprier l’espace public. Nous avons autant le droit de bouger dans l’espace public que les hommes.

Et enfin, celles qui ont un rôle éducatif (école, parentalité…) doivent continuer à parler aux enfants d'égalité de traitement, de liberté individuelle, de respect et d'intégrité physique. C'est également dans l'intérêt des garçons et des hommes. Ils en bénéficient aussi ».
 

Comment les hommes peuvent-ils faire la différence?

« Ils doivent utiliser leur privilège pour permettre aux femmes et aux filles de s’exprimer plus souvent. Écoutez leurs témoignages et comprenez à quel point la situation est grave. 

Et enfin, même chose pour les filles et femmes. Les hommes qui ont un rôle éducatif (école, parentalité…) doivent continuer à parler aux enfants d'égalité de traitement, de liberté individuelle, de respect et d'intégrité physique ».
 

Penses-tu que d’autres personnes peuvent jouer un rôle (comme par exemple les témoins de harcèlement sexuel)?

« Les témoins ont un rôle clé. Je vois souvent des personnes observer la scène mais elles n’osent pas réagir. Lors de mon agression au café, j’ai crié, je lui ai demandé de me lâcher mais personne n’est intervenu. Je ne comprends pas. Lorsque je suis témoin d’une telle situation, je dis toujours quelque chose. Je suis prête, téléphone en main pour avertir les autorités si la situation s’aggrave. Je réagis toujours. On constate la même chose avec les violences domestiques dans l’espace public. Les gens n’osent pas réagir car ils pensent qu’il s’agit d’une affaire privée. Mais à partir du moment où les droits d’une personne ne sont pas respectés, ce n’est plus une affaire privée. Tant qu’il existera un certain tabou sur ces problématiques, on ne pourra rien changer. C’est la même chose si tes amis font des blagues et des remarques sexistes ou racistes. Tu dois oser interpeller ton entourage proche et oser dire que ces propos sont inacceptables. 

Tant qu’il existera un certain tabou sur ces problématiques, on ne pourra rien changer. C’est la même chose si tes amis font des blagues et des remarques sexistes ou racistes. Tu dois oser interpeller ton entourage proche et oser dire que ces propos sont inacceptables. 

En plus de tout ça, il faut continuer à mettre la pression sur la police, les autorités et les décideurs.euses et les mettre face à la situation. Cette plateforme peut aider. Une fois les données rassemblées et les faits établis, les élu.e.s locaux.ales n’auront pas d’autre choix: ils.elles devront prendre leurs responsabilités. 

Après toutes les campagnes, après tous les beaux discours, il est maintenant temps d’agir. Je suis heureuse que Plan International Belgique joue un rôle là-dedans ». 
 

 

Plateforme digitale “Safer Cities

Tu peux partager ton expérience sur la plateforme digitale de Plan International. Indique les endroits où tu te sens en (in)sécurité à Bruxelles, Charleroi et Anvers. Grâce à ton input, on pourra identifier les endroits où le changement est nécessaire. 

Utilise la plateforme dès maintenant!

Yasmien Naciri

*Yasmien Naciri est une entrepreneuse belge, experte, conférencière, auteure et chroniqueuse. Elle écrit pour plusieurs journaux et est experte à l’Institut des Politiques de Développement (Université d’Anvers). Elle est également la fondatrice de l’asbl Amana, une organisation humanitaire active en Belgique et au Maroc, et de Fleks, un mouvement de jeunesse à Anvers qui encourage les jeunes à entreprendre. Depuis 2018, elle est également directrice du Réseau contre la Pauvreté en Flandre et co-présidente de Formaat Jeugdhuiswerk Vlaanderen. La même année, elle a publié son livre « Wij nemen het heft in handen » (« Nous prenons les choses en main »). 

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